Il est parfois des lieux qui marquent notre vie comme un fer rouge sur la peau. Entre Perpignan et Canet-Plage, le mas Llaro, le mas Puig Soutré et la Chaumière furent ces lieux qui auront marqué mon enfance. Au mas Llaro, mon père travaillait les terres maraîchères d'un chirurgien, le docteur Nicolau qui embauchait par humanisme des réfugiés espagnols pour qui, suite à la retirada, il avait un profond respect. Quand il arrivait au Mas Llaro, il venait toujours saluer les enfants qui jouaient sur la place. Pour Noël, tous les enfants de ses employés recevaient un cadeau toujours bien apprécié qui venait s'ajouter au petit nombre. C'était le temps où le sapin n'était décoré que de guirlandes et de mandarines. J'ai retrouvé tout à fait par hasard, un article sur internet concernant le docteur Pierre Nicolau. Je n'ai pas été surpris d'apprendre qu'il avait aidé, pendant les années 40, un grand nombre de personnes et d'artistes connus, comme il avait su aider plus tard les gens de peu que nous étions. Quand il opéra l'un de nous dans sa clinique des Platanes, il disait aux sœurs infirmières "Occupez-vous en comme si c'était moi".
Était-ce la destinée des gens de peu que nous étions et qui n'ayant que peu avaient toujours quelque chose à partager aux autres ? Je le pense vraiment, car chez nous le partage était le mot qui ne se prononçait jamais mais qui se disait rien qu'en le concrétisant. Comme un doux regard que l'on puise dans le silence des mots. En poursuivant le chemin de ma vie, ce mot "partage" est resté gravé et chaque pas jusqu'au dernier, rythme et rythmera le son généreux de ces valeurs apprises. Nous vivions modestement mais nous n'avons jamais manqué de rien.
Dans le confort uniformisé et ikéaïsé d’aujourd’hui, cloisonné dans un égoïsme béat, bon nombre de valeurs semblent s’estomper d’années en années. Les régressions sociales qui s'annoncent laissent présager un futur qui, pour certains, sera de mauvais augure tant la résignation causée par la répression deviendra inévitablement soumission. Il en est toujours ainsi dans les pays oú on assassine les démocraties. Les siècles se suivent mais pour les Peuples ils se ressemblent, jusqu'au prochain sursaut.
Comme un Petit Prince désenchanté, errant sur la planète Absurdie aux couleurs froides du Dieu Argent, il m'est bon quelquefois de retrouver dans ma mémoire ma chambre bleue sans confort, en hiver, quand le lit froid était réchauffé simplement par un fer à repasser enroulé dans une chaussette de laine que ma Mère avait pris soin et avec beaucoup d’amour de chauffer au coin du feu. Le bonheur et l'amour des parents étaient la seule richesse affichée comme un poster invisible sur les murs. Puis d'années en années, une nouvelle fois, fort heureusement, l'horizon devint beaucoup plus clair.
Le jardin tout autour de la maison est aujourd'hui abandonné. En fermant les yeux, je revois dans La Chaumière, au 149 route de Canet, ceux qui nous ont aimé et qui avaient su, durant trop d'années, lui donner une vie en semant et récoltant au fil des quatre saisons. Ils m'ont appris le courage, une droiture morale et les véritables valeurs. Je m'avance vers eux et je leur dis: "S'il vous plaît, redessinez-moi le passé". Et soudain devant moi, le jardin reverdit, les arbres sont en fleurs, la vigne se pare de lourdes grappes de muscat doré, l'eau ruisselle en chantant dans le ruisseau et les roseaux s'inclinent à nouveau sous le souffle d'une tramontane légère. Comme dans les rêves d'enfant de ma chambre bleue.
Je dois à mes parents un grand merci pour tout ce qu'ils m'ont appris et pour ce que je suis devenu. Ils ont fait beaucoup de sacrifices pour nous et nos études. On finit par se rendre compte un jour, qu'apprendre, s'éduquer doivent être, restent et resteront toujours les premiers buts de la vie.
Chacun trace pour le mieux son chemin de vie.
Mon sentier s’est ouvert près des sources des fontaines d’Arfons, bordé de bruyères, de mousses et de fougères. Il a traversé, pendant mes jeunes années, le Roussillon, terre catalane bercée par cette musique intemporelle qui a pour nom joli la sardane. Puis le sentier s’est élargi pour devenir chemin, le vrai avec ses différents et ténébreux carrefours, confronté aux premiers doutes, aux rencontres, aux amours, aux amitiés, aux erreurs, aux déceptions, aux chagrins, aux échecs et aux réussites.
C’est ainsi que chacun construit sa propre Carte de la Vie, de levers en couchers de soleil, comme une représentation allégorique de la Carte du Tendre. De ce Chemin de Vie, il m’est resté une simple conclusion, ma devise: « Chaque jour le courage d’apprendre ».